J’ai 6ans, je joue avec une voiture en pâte à modeler. Il n’y a personne si ce n’est les monstres sous mon lit.
J’ai douze ans, je joue avec un camion de pompier à qui j’ai mis le feu pour voir s’il se protègerait. Sous mon lit, la poussière rongée par les fantômes
J’ai vingt ans, et la voiture n’est plus modelable. Je roule et j’écrase. Les chimères enfantines qui se lovent dans l’abandon de ma chambre où le camion de pompier brûle chaque jour les parois des nôbles meubles et ronge le papier peint. Chaque jour le même enfer.
J’ai Trente ans. Dans la tête d’un enfant qui conduit un camion de pompier.
J’ai six ans
- Dans les traits d’un trentenaire.
- Un trentenaire oui. Le temps s’arrête parfois dans notre tête et lorsque surgit notre reflet, on ne se rend plus compte de ce qui s’est passé. Je suis mort.
- Non, mais l’enfant oui. Il devrait, être là dans votre cœur tout au plus mais pas dans votre cerveau.
- Mais j’ai six ans.
- Parfois douze.
- Parfois. Oui. Parfois je sauve encore les fantômes du feu, je trie les jouets qui ne méritent pas de mourir.
- Certains le méritent ?
- Ca dépend des jours.
- De votre humeur aussi ?
- C’est l’avantage d’avoir douze ans et d’être dieu.
- Et demain ?
- Demain tout recommencera. Je ferais semblant de ne pas avoir remarqué le bras en moins de cet ours en peluche, que les murs ont été atteints.
- Pourquoi faites vous ça ?
- Parce que j’ai douze ans. Et que lorsque j’avais six ans, surtout quand je les ai. Je rêve de brûler les monstres. Ceux qui menacent de révéler que j’ai peur du noir. Le feu éclaire et réchauffe, je ne vous apprends rien.
- Vous ne m’apprenez rien, effectivement.
- Je voudrais que vous preniez feu… mais
- Mais…
- mais demain, vous ne serez plus là, si je le faisais.
- …
- Et cela prouverait que je n’ai plus six ans. Ni douze.
- Vous n’avez plus ces âges effectivement.
- Les choses que je brûle réapparaissent le lendemain puisque mes actes n’ont aucune importance : je n’ai que six ans. Tout ce que je fais n’a pas d’impact. On me pardonne tout.
- Et ça ne vous lasse pas ?
- Non, j’ai douze ans et je suis dieu.
- Non vous n’êtes pas Dieu
- Si déjà à six ans. Vous ai-je dit que je voudrais vous faire brûler.
- Oui et que vous ne le ferez pas car vous n’avez plus douze ans et que vous vous en rendrez compte quand je serais vraiment carbonisé, sur le sol et mon squelette presque nu.
- Sans pudeur.
- Oui
- Vous avez tout compris. Mais… rien ne vous choque ?
- Quoi ?
- A six ans, que l’on me laisse mettre feu
- Vous n’avez pas six ans. Ni douze.
- Mais je les ai eu, n’est ce pas ? Comme vous.
- Biensûr. Allez dites moi, pourquoi vous laisse-t-on jouer avec le feu ?
- Parce que c’est le propre de l’homme justement.
- Mais encore ?
- Parce que je suis dieu, je n’ai personne pour me surveiller. Non, parce que je n’ai pas de briquet. Tout prend feu quand je le veux.
- Et cela vous coûte quelque chose ?
- Ma vie, chaque jour depuis que j’ai six ans et que pour la première fois mon cœur s’est emballé, que ma chair a fondu pour se coller en seconde peau sur mes ours, mes jouets, les poupées, les meubles, les GI jo, les monstres, les chimères, le visage de mon père horrifié. J’en ai gelé ses traits sous les miens et je me suis rendu compte pour la première fois à quel point je lui ressemblais.
- Vous êtes quoi ?
- Je suis qui ?
- C’est ma question. Qui êtes vous ?
- Je suis vous. C’était si prévisible. Je suis cet enfant qui ne se contrôlera jamais et qui ne le sera plus au bout de dix. Quand vous compterez sur vos doigts, en tremblant en pensant au neuf, vous me trouverez, vous m’oublierez.
- Je suis une bombe humaine.
- Qui sacrifie les maisons de poupées.
- Pour pouvoir recommencer en vain.
- Je suis un retardateur, de six ans.
- J’ai trente ans.
- J’en ai que six.
- J’ai six ans.
- Je n’en parais que trente.
- Et j’explose sous la colère de n’être pas pompier. J’ai douze ans.
- Et facilement je m’écroule. Je coule. Je suis le vent, le feu, la fonte. Je suis la sève, la cire, la peau.
- Et moi ? J’ai six ans ?
- Non.
- J’ai douze ans ?
- Non
- Mais vous disiez…
- Je parlais de moi.
- Je croyais que…
- Vous croyez faux.
- J’ai quel age ?
- J’ai quarante ans.
- Et je suis fou.
- Et tu es fou. Tu n’as ni six ni douze ans.
- Et le camion de pompier ?
- Il brûle toujours.
- J’aime conduire ce camion enflammé.
- Je consume
- Tout ce que j’approche.
- N’avons-nous plus six ou douze années derrière nous ?
- Voudrais-je vraiment le savoir ?
- Que m’en coûterait-il ?
- Votre âme sans doute, si ce n’est votre raison.
