mercredi 10 septembre 2008

Ante

J’avais une famille, aussi loin que je m’en souvienne. Celle que l’on ne choisit pas, certes, mais que l’on ne subit pas pour autant. Envoyé dans une école privée dès l’âge où je savais lire et écrire ; et où la jeunesse a de beau qu’il suffit de dire bonjour pour se faire des amis que l’on croit éternels ; j’ai grandi loin de parents que je devais remercier tous les jours de s’être saignés à blanc pour m’éduquer. Ou du moins pour payer mon éducation. Saigner à blanc n'étant qu'une formalité pour des gens qui n'ont jamais eu à se soucier de boucler les fins de mois. On éloignait fiston car je n’étais pas encore digne de reprendre la société de son paternel, un des plus grands distributeurs de PQ (c'est sûrement pour cela que j'ai fini par travailler pour une société de sanitaires), il fallait que je me forge tout seul, que rien ne soit facile pour lui. On m’envoyait pourtant 600 francs hebdomadaires mais rechignait à payer un billet de train ou d'avion pour les vacances scolaires. J’ai eu une sœur, paraît-il que je ne voyais pas même les week end car il ne fallait pas que je sois déstabilisé et écarté du droit chemin en m’octroyant un retour au source, à l’époque en rentrant régulièrement. Aussi, je trouvais plus intéressant de dépenser l’argent de mes visites familiales en livres et en vêtements neufs et prétextaient des examens et des concours afin de ne pas les revoir. J’étais un élève plutôt brillant et les longues études n’ont été ma vocation que pour prétendre à une liberté de me créer ma famille. Pour tous, je n’avais pas de racines et vivais loin car j’étais un espoir d’avenir et non plus l’enfant dont on voulait se débarrasser. Et les autres parents me voyaient comme un modèle, le garçon qu’ils n’avaient jamais eu, j’étais le meilleur ami de leur fils, le petit ami idéal de leur fille, leur gendre idéal, le fils qu’ils n’avaient jamais eu.
J’aimais devenir intelligent, me plonger dans des livres et peut-être que c’est à cause de cela que j’ai perdu ma joie de vivre, si j’en avais eu un jour, et toutes mes désillusions. Je créais tout d’un bout à l’autre. Mais aujourd’hui, je peux tout admettre. Né d’une mère ivre morte le jour de ma conception et, j’en suis persuadé, également le jour de l’accouchement ; et d’un père paumé mais brave, qui travaillait probablement pour la même raison que moi, pour éviter de voir la vérité en face. Un lâche auquel je n’ai pas su me détacher en grandissant mais qui m’avait expédié loin. Certains soirs j’espérais qu’il avait fait cela pour mon bonheur, pour que je puisse avoir la vie que je méritais. Mais je ne méritais pas grand-chose. Ma petite sœur était blonde avec de grands yeux verts et je la voyais grandir sur chaque photo que l’on m’envoyait pour déculpabiliser de ne pas m’autoriser à être là. Mais je m’en contentais très largement car les cris d’une enfant en bas âge me semblaient tout aussi insupportables que les questions existentielles d’une adolescente en chaleur. Et je m’évitais ainsi le désagrément d’être un frère protecteur qui intimiderait et devrait faire rempart à tous les porcs qui tenteront de forcer l'accès à sa culotte petit bateau tout en me branlant en pensant à sa future copine de classe Magalie, le stéréotype de la fille qui finirait, telle ma mère enceinte à quinze ans d’un homme dont elle ne connaîtrait que le goût ; ou encore de la mère de cette dernière qui, malgré une quarantaine bien tassée porterait encore bien ces immondes caleçons moulants léopard qui ne laissent rien deviner mais exposaient tout ce qu’on n’oserait regarder.
Je n’osais m’imaginer dans ce rôle alors que j’étais le premier à vouloir tâter leurs petits œufs au plat qui promettaient de grandir et de concurrencer la poitrine gonflée de leur mère. La vue de la petite robe rose achetée à la base pour les fêtes de famille et qui finira banalisée et portée tous les dimanches suivants me hanta suffisamment pour avoir envie de la tacher.

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