Réveil. C'est toujours le même refrain: se lever, se rasseoir, se relever, se rasseoir et ainsi de suite jusqu'à que ma tension daigne se stabiliser. Debout, je marche jusqu'à la cuisine, et l'autre rituel commence. Anticoagulant: ok; phosphore: ok, piqûre: ok, insuline prête: ok. Injection: ok.
Je suis prêt, je marche et descends les escaliers, toujours un pas après l'autre, je m'y suis préparé et je répète les gestes dans ma tête de peur d'oublier ce refrain qui est pourtant ancrée dans toutes les fibres de mon être. Je ne me fais pas assez confiance ou alors j'ai peur de flancher.
Aujourd'hui, c'est pas comme d'habitude, la douleur se balade le long de mon échine, et j'ai le coeur qui palpite. Et je ne trouve en rien agréable d'avoir la sensation de vivre. J'ai encore plus mal. Antidouleur, ok. Rendez vous à l'hôpital: Ok. Je gare la voiture et je me dirige avec peine jusqu'au trottoir. Tiens le coup, tu y es bientôt.
Une violente douleur dans la cage thoracique et ma première jambe flanche. Je n'ose même plus regarder autour de moi, outre le fait que j'en sois totalement incapable, j'ai trop peur de voir le regard des gens. Je me suis miroité la puissance et l'immortalité mais personne d'autres que moi n'est dupe.
Et je repense à mes enfants, alors que je suis à genoux, luttant, non pas pour me relever, mais pour ne pas m'écrouler. Elles y ont cru, elles, que je suis intouchable? Et mon corps entier veut me faire sentir l'odeur du béton mouillé. Je vais leur dire quoi? Faire tomber le mythe d'un coup, certes elles sont grandes maintenant mais il n'y a pas d'âge pour être déçu.
Je me relève. Non. Je suis debout maintenant, une main fébrile longeant le mur rugueux du bâtiment. Je me répète encore les actions machinales car mon corps ne les connaît plus. Un pied devant l'autre c'est ça. Un pied, voilà: gauche, puis le droit. Avance sans tomber.
Une violente douleur survient encore et mes muscles la ressentent avant que j'en ai conscience: je suis à terre.
Alors c'est ça? Je vais mourir? C'est ça de se lever le matin, une épée de Damocles au dessus de la tête? J'aurais fait quoi si j'avais su? J'aurais téléphoné à mes gosses? Je leur aurais dit d'une voix monocorde: « je vais bien, ne t'en fais pas »; et j'aurais menti comme je me suis menti, ce matin, comme j'ai renié depuis trop longtemps que je suis malade. Ils vont trouver quoi cette fois, à part l'évasion de ma dignité? Je n'ai même plus de dignité puisque mes lèvres veulent embrasser le sol.
Alors c'est ça? Je vais crever? Je vais crever? Je hurle vraiment ou ce n'est qu'une impression?
Je me relève pour paraître digne, je suis si proche maintenant que j'entends déjà le bruit de la médecine combattant la maladie.
Salle d'attente bondée, des enfants hurlant pour une simple éraflure. Mais je me concentre trop pour regarder les autres personnes, celles assises, celles qui viennent et repartent: tout ce petit monde actif qui vit encore. Et puis il y a moi. Le sourire de la jeune fille à l'accueil me rappelle que je joue bien mon rôle. Je n'ai pas l'air si mal. Je balbutie quelques mots dont je n'ai déjà plus le souvenir. Il faut dire que j'ai autre chose en tête comme de m'encourager à ne pas m'écrouler une fois de plus. Je lui souris presque honteusement et me retourne vers la chaise vide. Elle m'interpelle mais je ne l'atteindrai jamais. Alors, c'est ça de crever?

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