dimanche 20 janvier 2008

Machine Hors Service

On pense à quoi dans ces moments ? La tête contre le sol, la langue qui pend à en lécher le goudron et la salive qui ruisselle. Elle court, coule le long des lèvres entre ouvertes. Pas un son, pas un seul mot ne semble pouvoir se formuler entre elles et tout s’enlise dans la bave. Je ne suis plus qu’un amas gluant de liquide transparent. Je me noie dans l’immobilité et je ne sens que mes yeux, cherchant une échappatoire, qui roulent dans leurs orbites.

Il faut continuer de respirer mais le sang ronge ma gorge et s’immisce entre les fissures des dites lèvres décharnées. Je ne suis qu’un état végétal qui revendique sa nature. Biodégradation avancée. Je pensais sentir mon âme s’élever doucement, me rendant l’image qui me terrifie comme un miroir. Je suis un légume à terre et je rêve d’aspirer la salive qui continue de couler, couler contre mon gré, et je veux déglutir. C’est tout, juste avaler l’excédant pour paraître digne, je ne veux même pas me relever. Le sol est chaud, humidifié de mon excrétion buccale. Une température ambiante des plus désagréable. Et pourtant, je ne veux pas me relever. Je ferme les yeux, le sang ne jaillira plus et j’espère crever là, à l’abri des regards et, au mieux, être fouillé et racketté afin que nul ne reconnaisse mon identité. J’ai envie de garder ma dignité sous les coups d’un cutter ravageur. Le sang coulera et la bave s’étendra une fois pour toute, par les plaies qui me donneront l’air de sourire, et j’aurais l’air d’un pantin qui embrasse le sol et je m’en moque, je ne serai plus, je ne serai plus moi, je ne serai qu’un corps, et il n’y en aura plus. Je serai une exhibition liquide. Ma dégradation exposé dans un musée des horreurs urbain. Personne ne me reconnaîtra. Personne ne me reconnaîtra. Personne ne me reconnaîtra.

L’étape suivante et d’attendre. Nul besoin de crier, personne n’est là, personne ne viendra. Ta mort relève d’un film raté que personne ne regardera jamais. On posera ta carcasse de poussière sur le coin de la cheminée pour un rappel et un raccord des plus harmonieux. Et on t’oubliera mais en attendant, reviens et profite, ne divague pas, ouvre les yeux et attends le spectacle et l’arrivée des urgences ou de la faucheuse, que sais je ! Tu n’as que ça à faire. Oui, je n’ai que ça à faire, alors j’attends, émettant un râle. Du moins, j’essaie d’aspirer encore et toujours mais rien ne remonte à mes lèvres, ce qui justifie ce bruit dégueulasse.

Je ne suis plus rien, je ne me demande même pas si j'ai été quelqu'un jusque là. Le passé ne pourrait que me rabaisser et je m'écoeure déjà suffisamment. Je ne me demande même pas ce qui s'est passé mais je voudrais seulement arrêter de baver.

Putain mais qu'est-ce qui se passe? Pourquoi je n’arrive plus à bouger? Mais putain, je m'en branle de ça! Je veux seulement sentir le temps remonter pour que ma salive se retrouve dans la bouche et non sur le sol, à me noyer. Putain mais bouge ta langue! Bouge ta mâchoire et aspire! Mais putain! Ma bouche est à peine ouverte alors pourquoi c'est aussi trempé autour. Mais bordel! Épongez-moi! Mais, ma parole! Vous êtes tous des crétins pour me laisser comme ça, ou ça vous excite de me voir vulnérable? Lombric! Lombric! Lombric! Écrasez moi! Ah ah! C'est ça que vous voulez? Mais si je pouvais je remuerais de tout mon long pour vous exciter d'avantage! Lombric! Lombric! Lombric! Et ça bave un lombric? Je ne vous vois pas mais je sais que vous êtes là, à rire de mon immobilité. Venez, allez approchez vous du lombric! Lombric, lombric, lombric.

Serais-je encore capable de prononcer le mot Lombric à haute voix? >>

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